Le mariage de Nuit de Tubéreuse et de Fantastic Man (histoire vraie)



Ils se sont rencontrés grâce au parfum.
Elle lit mon blog, où elle laisse des commentaires poétiques et justes. Je l’ai croisée pour la première fois au Palais-Royal, rousse laiteuse au charisme et à l’élégance nerveuse d’un chat de race, lorsqu’Elle vient rejoindre à C., une amie commune, le jour du lancement d’El Attarine.
Lorsque S. m’offre de convier quelques personnes à une réunion informelle d’amoureux du parfum, je songe tout de suite à elle. Quant à lui, il a été invité par S. qui a fait appel aux services de sa société, parce qu’il est curieux de mieux connaître le monde du parfum. Il a apporté un flacon de son dernier coup de cœur, Fantastic Man de Byredo. Elle le surnomme ainsi, en s’éloignant, rieuse, drapée d’un châle violet.

Je la revois un peu plus d’un an après, en juin, à la terrasse du café Le Nemours, près du Palais-Royal. Elle me raconte qu’elle a revu le jeune homme et que ce jour-là, elle portait Mitsouko. Il lui a dit que c’était le parfum de sa mère. Elle ne s’en est pas inquiétée : pour elle, ce n’était pas un tête-à-tête amoureux. Pour lui, oui.
Elle parle comme si ce n’était pas une histoire sérieuse mais derrière ses lunettes noires, ses yeux pétillent et elle rit comme une femme qui se rappelle un secret délicieux. J’ai promis de l’emmener faire la tournée des boutiques pour lui montrer les nouveaux parfums lancés pendant les longs mois où elle s’est immergée dans un travail de création artistique. Elle est déjà passée chez Serge Lutens et s’est laissé séduire par Bas de Soie. Comme nos goûts sont souvent identiques, j’ai l’intention de lui présenter mes dernières amours : nous passons chez Penhaligon’s où elle décide qu’elle demandera peut-être Amaranthine pour son anniversaire, très bientôt. Puis chez Iunx, où le directeur de la boutique décrète que les imprimés floraux de nos robes d’été lui font mal aux yeux, et se réfugie sur le trottoir. Elle adore L’Eau de Sento.
Nous passons ensuite à la Scent Room du Printemps. Vamp à NY lui tourne la tête : ça aussi, ce sera sur la liste des cadeaux d’anniversaire. Mais c’est de Nuit de Tubéreuse qu’elle s’inonde, en fermant les yeux, légèrement frémissante.
Cette nuit-là, elle rêve d’un mariage sur la plage.

Lorsqu’elle va le rejoindre à Bordeaux, elle emporte le flacon de Nuit de Tubéreuse que son amie J., une autre amoureuse des parfums, lui a offert pour son anniversaire.
Lorsqu’elle quitte Bordeaux, il descend dans la boutique de L’Artisan Parfumeur, juste en bas de chez lui, pour s’en vaporiser, afin de se souvenir d’elle.

En août, elle m’apprend qu’ils se marient. S. et moi sommes invitées au mariage : après tout, s’ils se sont rencontrés, c’est grâce à nous.

En octobre, nous rejoignons leurs parents et amis sur les dunes du Cap Ferret dans la baie d’Arcachon, près de Bordeaux. Il pleut et nous restons un moment dans la voiture, puis nous déployons nos parapluies et parcourons le sentier entre les pins et les arbousiers, dont nous cueillons les fruits rouge orangé presque fluorescents dans le jour gris en avançant pieds nus, chaussures à la main.
Nous grimpons jusqu’au sommet de la dune. Sous un ciel ardoise courroucé, des vagues de quatre mètres déferlent sur la plage. Elle s’avance, tête enserrée dans une mantille blanche, longue et fine comme un arum, entre ses deux frères. Il la rejoint au bras de sa mère pour recevoir la bénédiction du pasteur. Sa sœur à elle lit un poème de Paul Éluard, « Je t’aime », et sa voix se brise un moment. Son amie J., celle qui lui a offert un flacon de Nuit de Tubéreuse, chante « I will » des Beatles, et sa voix se brise aussi.
Puis nous dévalons la dune jusqu’à l’océan, troussons nos robes et retroussons nos pantalons pour tremper les pieds dans l’eau : une énorme vague se brise sur le sable et nous trempe jusqu’à la taille ; nous rions en laissant le vent nous sécher, et nous cueillons encore des arbouses en regagnant les voitures.
Ils se sont rencontrés grâce au parfum, grâce à moi, grâce à S., leurs marraines fées. Le reste, c’est leur histoire.

La veille du mariage, le directeur de la boutique L’Artisan Parfumeur de Bordeaux, ayant appris l’histoire par l’un des invités, a traversé la ville en vélo pour rouvrir la boutique, et offrir un nouveau flacon de Nuit de Tubéreuse à la mariée.
Le marié portait Fantastic Man.
Quant à la mariée, elle portait Nuit de Tubéreuse… évidemment.


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